Bébel, qui l’avait à la bonne, la surnomma joliment « Marie-Pense Pisier, la star de la Cinémathèque ». Façon pour l’acteur populaire de tirer le portrait de sa consœur cataloguée intello et cinéma d’auteur. Malgré leur différence d’âge de onze ans, Jean-Paul et Marie-France se sont tous les deux fait connaître en surfant sur la Nouvelle Vague. Et tous les deux grâce au hasard. D’une rencontre avec Godard dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés pour lui, d’un casting imprévu avec Truffaut pour elle.

Nous sommes en décembre 1961, Marie-France a 17 ans. Le cinéaste cherche son actrice pour « Antoine et Colette » (une suite des Quatre Cents Coups), le segment qu’il s’apprête à tourner pour le film à sketchs L’Amour à vingt ans.Il passe une petite-annonce dans le journal Cinémonde: « François Truffaut cherche une fiancée pour Jean-Pierre Léaud. Jolie, rieuse, culturellement évoluée. Pas une Lolita, ni une blousonne, ni une petite jeune femme. Si trop sexy, s’abstenir. »Un photographe niçois, qui a repéré mademoiselle Pisier (la jeune femme est apparue dans le film Qui ose nous accuser ?de Serge Komor), envoie à son insu un portrait d’elle, accompagné d’une photo de famille avec sa mère Paula, sa sœur aînée Evelyne et son petit frère Gilles. Curieux, Truffaut descend dans le Sud où l’apprentie comédienne, qui fait partie d’une troupe de théâtre amateur, est installée depuis ses 9 ans. Il l’attend devant son lycée, puis lors d’un essai écoute sa voix déjà si spéciale, « mi-aristo, mi-insolente »comme l’écrivent ses biographes Sophie Grassin et Marie-Elisabeth Rouchy dans La Véritable Marie-France Pisier.Truffaut se souviendra : « Son timbre irritait pas mal de gens. Moi, je lui trouvais beaucoup de réalité. »

L’adolescente désinvolte n’est pas impressionnée pour deux sous. Avec sa voix haut perchée, un rien précieuse, elle bluffe et charme le réalisateur. Au point qu’il fugue avec elle durant un mois (une escapade qui lui inspirera son film La Peau douce) et envisage de quitter son épouse, Madeleine Morgenstern. « Elle est moderne, très féministe, de gauche, Sartre-Beauvoir, très bûcheuse (économie politique en vue de devenir conseillère juridique), très franche, directe, très forte et en même temps très enfant »,écrira-t-il un jour à l’une de ses amies, Helen Scott.

La jeune femme libre que devient Marie-France Pisier au cours des années 1960 doit beaucoup à sa mère Paula Caucanas, « beauté radieuse aux yeux clairs et aux cheveux blonds »,militante féministe qui n’hésita pas à faire exploser les conventions bourgeoises en divorçant en 1953 de Georges, son mari et père de ses trois enfants. De Nouméa, où ce dernier a été nommé comme haut fonctionnaire, elle embarque alors sur le paquebot Le Résurgent avec sa troupe et rallie Nice.

C’est là que Marie-France va forger sa personnalité. Elle est fortement inspirée par cette mère de caractère, qui trime pour faire vivre sa famille sans dépendre d’un homme. Sur ses conseils, presque son injonction, la jeune comédienne obtient une licence en droit public et un diplôme en sciences politiques à l’université de Nice. Et s’intéresse de près aux idées féministes naissantes. « C’est par le biais du féminisme que je me suis intéressée au monde et à la société,expliquera celle qui exfiltra Daniel Cohn-Bendit au Luxembourg début juin 1968. C’est la première chose qui m’a fait me révolter. »En avril 1971, elle n’hésite pas à signer le « Manifeste des 343 », une pétition appelant à la dépénalisation et la légalisation de l’avortement en France. Quelque temps plus tard, elle osera poser pour les magazines de charme Lui(en guêpière, un fusil à la main) et Playboy. Séduisant les hommes avec ce rien de désinvolture qui ne la quittera jamais. « C’est aussi difficile d’être fidèle qu’infidèle,prétendait celle qui fut mariée à l’avocat Georges Kiejman de 1973 à 1979. C’est épouvantablement dur d’être infidèle, car on est obsédé par l’idée qu’il ne faut pas faire de la peine. Par ailleurs, être fidèle, c’est parfois… rasoir. »

Entre-temps, elle est entrée au cinéma par la porte des auteurs. La Mort d’un tueur ou Les Yeux cernésde son compagnon de l’époque Robert Hossein, mais aussi le très cru Trans-Europ-Expressd’Alain Robbe-Gril-let, avant Téchiné, qui deviendra son réalisateur fétiche ( Pauline s’en va, Souvenirs d’en France,etc). Mais c’est son rôle de Ludivine Peyrissac dans la série télévisée Les Gens de Mogador(diffusée de décembre 1972 à février 1973) qui lui vaudra enfin la reconnaissance populaire. Elle obtiendra deux César du meilleur second rôle pour Barocco(1976) et Cousin, cousine(1977). Et conclura ses belles années 1970 avec ses deux mentors : Truffaut (L’Amour en fuite,qu’elle coécrira) et Téchiné (Les Sœurs Brontë).

Ses années 1980 seront marquées par son rôle tout en séduction amusée dans L’As des asaux côtés de Belmondo (1982), la publication de son premier roman, le très autobiographique Bal du gouverneuren 1984, l’année où elle rencontre son second mari Thierry Funck-Brentano, avec qui elle aura deux enfants, Mathieu et Iris. C’est lui qui découvrira le corps inanimé de Marie-France, la nuit du 24 avril 2011, dans la piscine de leur maison de Saint-Cyr-sur-Mer. Dix ans plus tard, les circonstances exactes de sa mort restent toujours incertaines. De retour de l’hôpital, son époux dira : « Elle était belle. Un ange tombé dans la piscine… »

SECRETS DE FAMILLE

Trois ans avant sa mort, Marie-France Pisier avait appris les comportements incestueux du politologue Olivier Duhamel, mari de sa sœur et cousin de son propre époux. « Horrifiée » par la réaction d’Evelyne qui défendait Duhamel et gardait le silence, elle révéla ces agissements supposés à plusieurs de ses proches.

Cet article a été publié dans le magazine Nous Deux numéro 3851 du 19 au 26 avril.

Marie-France Pisier en 2010 © WireImage
Marie-France Pisier en 2008 © France 2 – Laurent Denis
Marie-France Pisier et son mari Thierry Funck-Brentano © Gamma-Rapho via Getty Images
Gérard Lanvin et Marie-France Pisier © Gamma-Rapho via Getty Images
Jean-Paul Belmondo and Marie France Pisier © Gamma-Rapho via Getty Images
Marie-France Pisier photographiée dans les années 60 © Gamma-Rapho via Getty Images

The post Marie-France Pisier : une femme libre, entre rire et larmes first appeared on ProcuRSS.eu.

Menu